man 5574872 640

Image Tumisu via Pixabay

Une brève publiée dans le magazine Challenge du 21 novembre 2024, et reprise dans un forum Boursorama a suscité l’émoi de nombreux collègues.

Texte de la brève

« Christel Heydemann (Orange) étudie avec des banquiers d’affaires un scénario visant à racheter un bloc de 10 % de son capital à l’Etat pour environ 2,5 milliards d’euros. La moitié des actions rachetées seraient redistribuées aux salariés et le solde annulé, ce qui permettrait à l’Etat, aujourd’hui actionnaire à 23 % (directement et via Bpifrance), de ne pas être trop dilué. Voire de garder le contrôle de fait. »

En théorie, l’opération serait possible…

Sur le plan légal, l’opération peut être décidée par le Conseil d’administration d’Orange, en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par l’AG des actionnaires 2024 : la résolution 16 lui permet de racheter jusqu’à 10% du capital de la société, et la résolution 19 l’autorise à réduire le capital par annulation d’actions. Ces résolutions sont votées chaque année, et Orange rachète chaque année des actions pour les distribuer gratuitement aux cadres executives et leaders bénéficiant du LTIP (Long Term Incentive performance – 921 K€ en 2023), plus exceptionnellement lorsque des ORP (Offre Réservée aux Personnels) ou des AGA (Attribution Gratuite d’Actions) sont réalisées pour l’ensemble des personnels. La résolution 19 n’a en revanche jamais été mise en œuvre.

Si Orange rachetait 10% du capital à la puissance publique (Etat + Bpifrance), l’Etat pourrait néanmoins conserver 25% des droits de vote en conservant la quasi intégralité du capital qu’il détient et en activant tous ses droits de vote doubles. Cependant, l’Etat a jusqu’à présent toujours préféré conserver sa minorité de blocage, pour limiter les risques de voir voter contre son gré des résolutions d’AG extraordinaires nécessitant une majorité des 2/3, telles que, par exemple, une modification des statuts de l’entreprise pour supprimer les droits de vote doubles.

capital et ddv dec2023

Répartition du capital d’Orange et des droits de vote en AG au 31/12/2023 – Source : DEU 2023

À noter : actuellement, la puissance publique n’active pas tous ses droits de vote doubles, afin de ne jamais atteindre le seuil de 30% des droits de votes, ce qui le contraindrait légalement à déclencher une OPA – Offre Publique d’Achat – sur Orange.

… mais très peu plausible en pratique

Du point de vue de l’Etat

Le cours de l’action Orange est actuellement bas (en dessous de 10€ / action). Une telle vente rapporterait environ 2,5 Mds€ à l’Etat, ce qui peut sembler attractif en période de disette budgétaire. Cependant, les règles comptables de la Commission européenne, qui ont récemment changé, ne permettent pas d’intégrer les ventes d’actifs au budget de l’Etat. Cette vente viendrait uniquement en déduction de la dette publique. Les dividendes versés par Orange à l’Etat chaque année (autour de 450 m€ / an) s’imputent bien sur les recettes du budget, et constituent des revenus récurrents, qui seraient amputés de 180 m€ si cette opération était réalisée. Avec un taux de rendement du dividende (montant du dividende / cours de l’action) autour de 7%, l’un des plus élevés du CAC40, il est actuellement plus rentable pour l’Etat de conserver ses parts au capital d’Orange.

Du point de vue d’Orange

Pour respecter ses engagements en matière d’endettement (2 fois l’EBITDAal), Orange ne peut pas dépasser son endettement actuel (27 Mds€ au titre de l’exercice 2024, pour un EBITDAal de 13 Mds€ – Source : DEU 2023). Dans un contexte de résultats médiocres, avec une difficulté à faire croître le Chiffre d’affaires au-delà du niveau de l’inflation et à maintenir un taux de marge élevé, s’endetter de 2,5 Mds€ supplémentaires serait particulièrement périlleux… surtout pour une dépense entièrement improductive. L’éventuelle remontée ponctuelle du cours de l’action Orange qui pourrait en découler apparaît comme un enjeu particulièrement fumeux, alors que l’entreprise doit faire face à de nombreux défis pour transformer son modèle (retrouvez nos propositions en la matière dans « Orange Demain »).

Du point de vue de l’actionnariat salariés d’Orange

Les ORP représentent un coût pour l’entreprise. Pour mémoire, l’ORP Together 2021, qui a transféré aux personnels du Groupe 1% du capital, a été comptabilisée dans les comptes 2021 à hauteur de 172 m€, pour une valeur brute de 260 m€ décomptée sur la base du prix des actions avant décote.

Dans l’hypothèse présentée par l’article de Challenges, il s’agirait de transférer 5% du capital aux personnels. Le cours de l’action Orange est à peu près au même niveau que lors de la dernière ORP. Si la configuration de l’opération était similaire à celle de 2021, il s’agirait donc de transférer 1,3 Mds€ d’actions aux personnels, avec un coût pour l’entreprise de l’ordre de 850 m€.

Du côté des salariés, sur la base du même nombre de candidats à la souscription qu’en 2021, il faudrait amener la souscription moyenne à plus de 11 000 € par souscripteur, sachant qu’en 2021, avant écrêtage, la souscription moyenne était d’environ 4 000 € par souscripteur. Il paraît peu probable, alors que le pouvoir d’achat des personnels d’Orange a baissé, qu’il soit possible de dégager de tels montants.

La souscription par arbitrage d’autres avoir du PEG, qui s’était appliquée en 2021, nécessiterait de mobiliser le quart de l’encours actuel du PEG d’Orange (3,2 Mds€ à fin octobre, dont 1,2 Mds€ en fonds diversifiés). Cela concentrerait d’une part le PEG en actions Orange, ce qui n’est pas raisonnable en termes de sécurité des placements pour les personnels (rappelons que sécuriser = diversifier ses placements), et d’autre part l’actionnariat salariés entre les mains de gros porteurs ayant l’épargne et/ou le cash nécessaire pour souscrire à l’opération. La CFE-CGC Orange et l’ADEAS ne pourraient en aucun cas soutenir une opération entraînant ces conséquences.

Notons également que notre demande d’organiser une ORP en 2025, antérieure à cette publication  presse, vient d’essuyer une fin de non-recevoir de la part du Président du Conseil d’administration d’Orange. Il considère notamment que l’abondement employeur versé chaque année, ainsi que le réinvestissement du dividende (94% des actions Oranges détenues dans le PEG sont en parts C, avec dividende systématiquement réinvesti en actions) suffisent largement à faire progresser l’actionnariat salariés chaque année (environ +0,4% par an).

L’information délivrée par Challenges, qui n’a été reprise par aucun autre support presse ni dans la revue de presse publiée sur l’intranet Orange, apparaît donc peu fondée, et il est en particulier très peu probable qu’une ORP soit organisée dans les mois qui viennent. Ce qui bien sûr n’empêchera pas la CFE-CGC Orange et l’ADEAS de continuer à plaider pour l’organisation d’ORP régulières, mais pas avec de tels paramètres.


Articles complémentaires

  1. Résultats financiers du Groupe Orange – 3ème trimestre 2016 Dans le cadre du Comité de Groupe Européen d’Orange des 8, 9 et 10 novembre 2016 à Tours, la Direction du Groupe a inscrit un point à l’ordre du jour relatif aux résultats financiers du T3 2016, dossier présenté par Pascal Marchand, Directeur du Contrôle de Gestion Central Groupe. La Direction a commencé par présenter […]
  2. CCUES 08/2016 : Les résultats de l’Entreprise du 1er semestre Résultats du S1 2016 de l’entreprise   information financière du 1er semestre 2016 Réalisations   CA du premier semestre 2016 > 20 milliards d’Euros, en croissance de +0,3% / 1er semestre 2015. Bases 4G et FTTH en Europe et en France X 2 depuis juin 2015 : 22,7 millions de clients 4G et 2,5 millions de clients FTTH. En France, base client sur le mobile progresse de 3,1% en un an, avec des ventes nettes plus que triplées entre le 1er et le 2ème trimestre. En Europe, Espagne quasi-triplement de la base de clients FTTH en un an, atteignant 1,2 millions d’abonnés ; Roumanie : croissance similaire sur sa base de clients 4G. Afrique et Moyen Orient, tendance de fond positive mais croissance de l’activité ralentie, (exigence renforcée de vérification de l'identité des clients). Orange Money 19 millions de clients avec un chiffre d’affaires doublé en un an. Activités sur le marché Entreprise en croissance de 1,2% sur le premier semestre par rapport à l’an dernier. Efforts d’investissements, en hausse de 230 millions d’euros (+8%) sur le semestre, spécialement dans le très haut débit fixe et mobile et l’équipement des clients avec la nouvelle Livebox. Nombre de foyers raccordables en FTTH X 5 en Pologne / juin 2015 : un million, X 2 en Espagne (8,3 millions) et progression de près de 40% en France (5,9 millions). 4G lancée dans 4 nouveaux pays : Tunisie, Côte d’Ivoire, Sénégal et Libéria En Europe progression de couverture 4G pour atteindre des taux selon les pays de 71 à 99%. Acquisitions : Présence en Afrique renforcée : Cellcom au Libéria, Tigo en RDC, filiales d’Airtel au Burkina Faso et en Sierra Leone et investissement dans les services internet avec l’arrivée au capital d’Africa Internet Group. En Europe, accord pour l’acquisition de Sun Communications en Moldavie Cyberdéfense, acquisition de Lexsi  Offre bancaire 100% mobile : négociations exclusives avec Groupama Marque Orange : 53ème place mondiale, 8 places gagnées en 12 mois. Perspectives Orange confirme un EBITDA retraité pour l'exercice 2016 supérieur à celui réalisé en 2015, à base comparable et l'objectif d'un ratio dette nette/EBITDA retraité autour de 2x à moyen terme. pour voir notre analyse
  3. Orange fait l’autruche sur sa dette – La lettre A accès direct à l’article […] Le recours aux obligations perpétuelles, ces titres sans date de maturité, font polémique chez Orange, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 40,23 milliards d’euros en 2015. Pour nombre de salariés, c’est un écran de fumée pour minimiser les 27 milliards d’euros d’endettement de l’ex France Télécom. […] Le sujet […]
  4. L’affaire Madoff s’invite dans le rapprochement Orange-Groupama – Reuters accès à l’article Des salariés actionnaires d’Orange s’inquiètent du risque financier que pourrait faire peser un litige lié à l’affaire Madoff impliquant Groupama Banque dont l’opérateur télécoms doit prendre le contrôle en vue de lancer une banque sur mobile. Le syndicat CFE-CGC et l’association pour la défense de l’épargne et de l’actionnariat des salariés (ADEAS) […]
  5. L’affaire Madoff va-t-elle plomber l’ouverture d’Orange Bank ? – Silicon accès à l’article Groupama Banque, dont Orange prévoit d’acquérir 65% du capital pour lancer Orange Bank, est impliquée dans l’affaire Madoff à hauteur de plus de 300 millions de dollars. Y aurait-il de l’eau dans le gaz entre Orange et Groupama Banque ? On n’en est pas encore là mais les relations entre les deux parties […]

À la Une

Merci : Rejet à 63,31% de l’accord QVCT par référendum

  • CFE-CGC Orange

La CFE-CGC se félicite du désaveu cinglant infligé à la Direction et à la CFDT par les personnels d’Orange. La Direction a proposé un accord QVCT (Qualité de Vie et Conditions de Travail) de 70 pages, inconsistant. La quantité ne se substituant jamais à la qualité. Ironie suprême, même l’IA interne « Dinootoo » l’analyse comme de […]