
Pendant des années, le débat sur la souveraineté numérique s’est concentré sur une question simple : où sont stockées nos données ?
L’essor de l’intelligence artificielle oblige désormais à regarder beaucoup plus loin. Car la véritable question n’est plus seulement celle de l’hébergement, mais celle de la traçabilité, du contrôle et de la responsabilité tout au long de la chaîne de valeur de l’IA.
Dans une tribune publiée par L’ADN, Sébastien Crozier, président du think tank Géopolitique du numérique, et Thierry Taboy, référent fédéral IA de la CFE-CGC Orange, analysent l’émergence d’un phénomène qu’ils qualifient de « blanchiment des données ». Leur constat : comme les paradis fiscaux ont longtemps permis de disperser les responsabilités financières entre plusieurs juridictions, l’industrie de l’IA tend aujourd’hui à fragmenter les données, les infrastructures, les capacités de calcul et les responsabilités juridiques jusqu’à rendre difficile l’identification de ceux qui exercent réellement le pouvoir numérique.
Des « paradis computationnels » au cœur des nouveaux rapports de force
L’analyse met en lumière l’apparition de véritables « paradis computationnels » : des territoires capables d’attirer les infrastructures d’intelligence artificielle grâce à une combinaison d’avantages énergétiques, fiscaux ou réglementaires. Le choix d’implanter un centre de données ou une capacité de calcul n’est plus seulement une décision technique. Il devient un choix géopolitique qui conditionne l’accès aux ressources stratégiques, à l’énergie et aux capacités de développement de l’IA.
Cette évolution pose une question essentielle pour l’Europe : comment conserver une maîtrise réelle de son avenir numérique lorsque les données, les infrastructures et les capacités de calcul sont réparties entre plusieurs continents, plusieurs entreprises et plusieurs régimes juridiques ? Les auteurs invitent à dépasser la seule logique de localisation des données pour s’intéresser à la maîtrise des infrastructures critiques et à la gouvernance du calcul lui-même.
Un enjeu majeur pour les salariés et pour l’Europe
Pour la CFE-CGC Orange, ces réflexions rejoignent une conviction de longue date : la souveraineté numérique ne peut pas être réduite à une question technologique. Elle concerne aussi l’emploi, les compétences, les investissements, les infrastructures et la capacité des acteurs européens à conserver la maîtrise des technologies qui structurent désormais l’économie, les services publics et les communications.
À l’heure où l’Union européenne déploie l’AI Act et cherche à renforcer les exigences de transparence sur les données d’entraînement des modèles, cette réflexion apporte un éclairage précieux sur les nouvelles dépendances qui se construisent autour de l’intelligence artificielle. Elle rappelle que la bataille de l’IA ne se joue pas uniquement dans les algorithmes, mais également dans les data centers, les réseaux, l’énergie et les infrastructures qui rendent ces technologies possibles.
Une lecture utile pour comprendre les nouveaux rapports de force numériques et les défis de souveraineté auxquels l’Europe est confrontée.
➡️ Retrouvez la publication complète sur le site du think tank Géopolitique du numérique :
« Paradis computationnels : comment l’industrie de l’IA blanchit les données ».