Géopolitique du numérique : les infrastructures comme outil d’entreprise et levier de puissance géopolitique - Ophélie Coelho - Séminaire hiver 2026
Rédigé par Arnaud FAGES le . Publié dans Nos séminaires.
Lors du séminaire d’hiver 2026, Ophélie Coelho, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques et au CNRS, et autrice de l’ouvrage Géopolitique du numérique - L'impérialisme à pas de géants, a proposé une lecture stratégique des infrastructures numériques comme outils de puissance économique et géopolitique.
Regardez l'intégralité de son intervention ci-dessous :
1️⃣ Le numérique : une chaîne de dépendances matérielles
Son intervention rappelle une idée centrale : le numérique n’est pas immatériel.
Il repose sur une chaîne complète d’infrastructures physiques et industrielles :
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câbles sous-marins et réseaux terrestres,
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stations d’atterrissement,
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centres de données,
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capacités de calcul,
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semi-conducteurs,
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machines lithographiques (notamment produites par ASML),
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et jusqu’à l’extraction des minerais nécessaires à la fabrication des équipements.
À chaque niveau apparaissent des nœuds de dépendance, c’est-à-dire des points stratégiques où s’exerce un pouvoir d’influence technologique et politique.
2️⃣ Oligopolisation et expansion des Big Tech
Plutôt qu’un monopole unique, elle décrit une oligopolisation structurée autour de quelques grandes entreprises américaines qui ont :
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bénéficié de financements publics massifs,
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capté des innovations issues de petites entreprises (notamment après l’éclatement de la bulle internet),
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investi verticalement toute la chaîne (du logiciel au cloud, puis aux câbles et aux centres de données),
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et élargi horizontalement leur emprise vers la santé, la sécurité, l’administration, la mobilité, les médias et la recherche.
L’intelligence artificielle ne constitue pas une rupture isolée, mais l’aboutissement de cette intégration progressive des couches techniques.
3️⃣ L’énergie : nouveau front stratégique
Un point majeur de son analyse concerne l’énergie.
Les grandes entreprises du numérique ne sont plus seulement consommatrices d’électricité : elles investissent dans des infrastructures énergétiques, financent des centrales, développent des solutions logicielles de gestion des réseaux et peuvent, aux États-Unis, revendre de l’électricité sur le marché.
L’énergie devient ainsi un prolongement naturel de leur stratégie d’intégration verticale.
4️⃣ États-Unis, Chine : deux trajectoires différentes
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Les États-Unis ont structuré un écosystème où financements publics, capital-investissement et concentration boursière ont favorisé la montée en puissance de grands groupes devenus dominants à l’échelle mondiale.
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La Chine, confrontée à des restrictions et embargos technologiques, a adopté une stratégie d’identification des « goulets d’étranglement » pour réduire ses dépendances, développer ses propres technologies et s’appuyer sur son immense marché intérieur pour atteindre rapidement l’échelle industrielle.
5️⃣ Quel positionnement pour l’Europe ?
L’Europe dispose encore de certains leviers stratégiques (équipements critiques, câbles sous-marins, compétences industrielles).
Mais la dynamique financière mondiale rend difficile l’émergence de « champions » dans un système dominé par les très grandes capitalisations.
L’enjeu pour l’Europe n’est donc pas seulement industriel : il est structurel et stratégique.
Il s’agit d’identifier les nœuds de dépendance sur lesquels elle peut exercer une influence réelle et construire une vision cohérente de souveraineté numérique.
En conclusion, l’intervention d’Ophélie Coelho démontre que les infrastructures numériques sont bien plus que des supports techniques : elles constituent des instruments de pouvoir, au croisement de l’économie, de la technologie, de l’énergie et de la géopolitique.
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